Déboussolés ! C'est le terme qui s'impose fréquemment pour témoigner de l'incompréhension dans laquelle nous plongent les situations déconcertantes à l'échelle personnelle comme à celle de l'évolution du monde.
L'impression domine que les coordonnées stables qui assuraient un repérage correct et quasi permanent au fil de la vie d'une personne, vacillent et sont mises en doute. Le monde change plus vite que la conscience individuelle. Les grands systèmes, la famille, le travail, la religion, la politique, l'économie, et même l'argent... s'avèrent des colosses aux pieds d'argile. Que devient-on lorsque les points de repère qui permettent à chacun de s'identifier et de se situer deviennent flottants ? Une époque sans points de repère partagés est-elle viable ?
Un double mouvement s'observe : d'une part, une quête éperdue de balises et d'amarres pour cadrer et référencer une vie symbolique rapiécée, où la consumation des valeurs fait écho à la consommation frénétique des objets ; d'autre part, un flicage effréné de la localisation et de la chronologie de chaque individu, piégé dans le labyrinthe de ses mots de passe, et dont chaque action banale en réseau génère des coordonnées l'épinglant sur la carte inquiétante d'une énigmatique surveillance mondialisée.
Pour comprendre quels sont les repères d'aujourd'hui et quels pôles attirent nos boussoles, ce numéro met en résonance trois ensembles : les lieux-dits d'une région, qui témoignent de la sédimentation de l'histoire ; les photographies de Maryvonne Arnaud, véritables repères visuels; et une suite de réflexions ouvertes, abordant plus particulièrement trois domaines fondamentaux : le lieu et ses racines ; les objets, la technique et le savoir ; la langue, tradition et traduction. Des philosophes, chercheurs, artistes et poètes débattent afin de constituer une « collecte mondiale des doutes », pistes de réflexion éloignées de toute doctrine et fonctionnant plutôt à la manière d'un jeu - dans les deux sens de ce mot : comme exercice ludique et aussi comme la légère mobilité qui permet l'aisance, évitant immobilisme et rigidité.
« Il n'y a pas de vérité première, il n'y a que des erreurs premières, la vérité est une erreur rectifiée » écrit Gaston Bachelard. C'est à l'adoption d'un regard « rectificateur » que voudrait contribuer ce numéro : faire émerger une pensée de la nuance, ne refuser aucun savoir, archaïque ou étranger, intégrer à l'analyse les visions de l'art et les intuitions de la poésie, jusqu'à faire du doute un repère.
Henry Torgue
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