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Flux / précipité / patrimoine
Philippe Mouillon
Que se passe-t-il vraiment ici sous nos yeux? Que signifie vivre là aujourd’hui? L’inscription locale a-t-elle encore un sens ? Existe-t-il encore du local? Sommes-nous partout dans du même, dans une réplique généralisée? Que signifie être là aujourd’hui, immergés dans le flux d’une consommation de masse mondialisée, dans la dissémination croissante des diasporas? Que signifie être d’ici? Ne pas se sentir d’ici signifie-t-il être mondial, d’un ailleurs ou de nulle part? Être de nulle part aujourd’hui est-il un atout ? Peut-on cultiver une identité forte et accueillir l’autre? Comment pourrait-on réconforter ceux qui vivent dans l’affliction d’avoir été arrachés du sol d’origine, et affliger ceux qui vivent ancrés dans la certitude du lieu identitaire? Comment pourrait-on décentrer le regard dominant sur cette métropôle qui ne fonctionne plus selon les us et coutumes? Pourquoi entend-on souvent dire à propos de Grenoble: “ici, il n’y a rien à voir”? Est-ce le vide engendré par le rationalisme fonctionnaliste qui est ainsi nommé? Est-ce une épreuve ou une liberté de vivre dans une ville où il n’y a rien à voir? La faible identité locale est-elle un avantage économique? Une ville n’est-elle habitable que grâce à l’accumulation de récits bricolés avec des débris du monde où du hors-champs et de l’autre s’insinuent dans l’ordre de la vie quotidienne? Hors des champs de la solvabilité et de l’utilité, existe-t-il encore de la place? La solvabilité est-elle désormais la seule mesure du monde? Un centre-ville n’est-il qu’un centre marchand? De quoi le centre-ville est-il le centre? Qu’est-ce qu’une banlieue? Où est l’autour de la ville? Que se joue-t-il entre le proche et le lointainsi mon voisinage est mondial? Les usagers de la ville produisent quelque chose qui ressemble aux lignes d’erres dont parle Fernand Deligny et qui ne passe plus par les centralités reconnues, qui ne semble pas cohérent avec l’espace bâti, écrit et préfabriqué. Cet usage de la ville est-il insensé ou est-ce notre intelligibilité de la ville qui date? Les pratiques contemporaines de l’espace urbain ne sont-elles pas infiniment plus riches qu’elles ne le paraissent à un regard distrait? Ainsi en s’emparant d’un espace impensé le rond-point- pour y déposer un signe échappant à l’esthétique dominante, au bon goût contemporain de l’élite, “quelque chose” ne résiste-t-il pas, signifiant des intérêts et des désirs bien différents de ceux habituellement inscrits dans l’espace public? Qui parle ainsi? A qui? Cette hypertrophie identitaire du local est-elle une forme d’expression populaire contemporaine? Quel est le sens de cet hyperlocal? N’est-il que le simple revers du mondial? Cet usage populaire de l’espace contemporain ne valorise-t-il pas des lieux perçus jusque-là comme étant sans valeur? Ainsi les parkings des hypermarchés transformés chaque dimanche après-midi en espace dédié aux planches à roulettes, en marché aux voitures d’occasion, en brocante, ne deviennent-ils pas des lieux plus intelligents grâce à cette épaisseur d’usages cumulés? Cet usage rusé de l’espace urbain ne s’ancre-t-il pas dans les lointains du vivant? Cette infiltration ne traduit-elle pas des désirs inexprimés dans les sondages d’opinion mais pourtant bien réels? Ce bricolage spatial empirique n’est-il pas une forme innovante de maîtrisefoncière ? Ne traduit-il pas une tentative joyeuse de garder la maîtrise d’une vie non programmée ? Assiste-t-on ainsi à une réinvention de lieux communs, dont la principale qualité serait d’être surgis de nulle part ? Les formes sociales hors du champ de la solvabilité sont-elles encore visibles? Peut-il exister encore une pratique de l’espace public qui ne passe pas par un acte d’achat? Quels sont les rituels d’une ville active? Où sont les gens quand la ville est déserte? Où les gens aiment-ils faire foule? Où sont-ils heureux d’être ensemble? Vivent-ils définitivement dans la solitude du consommateur de masse? Existe-t-il encore des temps communs? Le shopping est-il devenu le nouveau donneur de temps? Existe-t-il encore des temps publicshors des rencontres calendaires composées par la sphère marchande les soldes, le mondial de football, …? Le temps présent n’est-il que le présent permanent? La désynchronisation des temps sociaux est-elle une catastrophe? Les flux, les passages, le provisoire dominent-ils cette ville? La mobilité devient-elle un enjeu stratégique? Est-ce une forme d’intelligence nouvelle de se débarrasser de l’ancrageou l’ancrage permet-il de mieux aborder l’incertitude? La mobilité est-elle subie ou choisie? N’est-ce pas une qualité de pouvoir effacer la ville afin de la réécrire comme il est fait à Minatec ? Ou de mêler le fixe et le flux: station d’essence où l’on se donne rendez-vous, cahutes itinérantes où l’on mange un sandwich. Cette sociabilité du lieu instable tient-t-elle sa richesse du fait de ne pas être inscrit dans l’immobilitéde la villeimmobilière ? Le patrimoine contemporain ne serait plus alors à rechercher dans la sédimentation, l’enracinement, mais dans les procédures de détournement qui servent au faible d’ultimes recours, dans cette capacité tactique d’investir l’alentour non modélisé de l’urbanité. La jubilation ne tient-elle pas dans l’adresse à repérer avant tout le monde le lieu en deveniroù il fera bon vivre ? La ville se réinvente chaque jour et cette vitesse de réinvention n’est-elle pas le signe et sens de l’époque, l’essence de l’époque? Ce mouvement serait la vitesse de libération de Grenoble - comme est qualifiée la vitesse nécessaire à la sortie de l’attraction terrestre, une ville où l’identification ne se ferait plus sur l’identité territoriale, le bâtiment remarquable, la cohérence urbaine, mais sur la qualité des usages, l’inventivité des gestes, la vivacité des relations. La montagne enfin ne serait-elle pas la seule monumentalité de Grenoble, le vecteur de mémoire et de continuité? Bivouaquer au camp romain sur la pointe du Néron dominant la ville serait-il la véritable matrice du sentiment d’être d’ici, inscrit dans une profondeur d’espace et de temps? La montagne serait l’exacte suture entre l’instantanéité qui domine l’époque et un temps sans compter qui nous domine pourtant.
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